Kinkō : l'art du métal des garnitures
Une tsuba, un kozuka ou une paire de menuki peuvent être l'œuvre d'un artiste qui a un nom, une école et un style propres, tout comme la lame qu'ils accompagnent. Ce thème traite de ces artistes, les kinkō : quels métaux ils travaillaient, avec quelles techniques, quelles écoles les ordonnent et comment on regarde aujourd'hui l'une de leurs pièces. Les pièces de la monture et leur assemblage sont dans les deux thèmes consacrés à la monture.
Qui est un kinkō
Kinkō (金工) veut dire, tout simplement, « ouvrier du métal » ; pour le sabre, c'est l'artiste qui fait les garnitures métalliques de la monture, les tōsōgu (刀装具) : la tsuba, le fuchi et le kashira, les menuki, le kozuka et le kōgai. Ce n'est ni le forgeron qui forge la lame ni le shiroganeshi qui fait le habaki : c'est un autre métier, avec ses familles, ses écoles et sa propre signature.
Ce ne fut pas toujours un métier à part. On dit que les tsuba les plus anciennes étaient faites par les forgerons de lames eux-mêmes ou par les armuriers, mais les dictionnaires préviennent que ce classement est une hypothèse, non un fait démontré. Les ateliers voués à la seule tsuba apparaissent à Muromachi, et c'est à la fin de Muromachi que les tsuba commencent à porter la signature de leur auteur. Les grands noms viennent ensuite, dans la seconde moitié d'Edo, passé l'ère Genroku : au moment même où la forge des lames décline, les garnitures deviennent l'un des grands métiers d'art du pays.
Les métaux : shakudō, shibuichi et les autres
Ce qui distingue d'abord une garniture japonaise, c'est sa couleur, et cette couleur est de la chimie. Les kinkō travaillaient un répertoire de métaux et d'alliages, les irogane (色金, « métaux de couleur ») :
| Métal | Ce que c'est | Son aspect |
|---|---|---|
| shakudō (赤銅) | du cuivre avec quelques parties d'or pour cent : les dictionnaires donnent de 3 à 7 %, parfois avec un peu d'argent | noir à reflet bleu ou violet, comme l'aile d'un corbeau |
| shibuichi (四分一) | « un quart » : à l'origine, trois parties de cuivre pour une d'argent ; aujourd'hui il contient en général moins d'argent | gris argenté ; on l'appelle aussi oborogin (朧銀), « argent voilé » |
| suaka (素銅) | cuivre presque pur | rougeâtre |
| tetsu (鉄) | fer, forgé et patiné | brun foncé ou noir ; le métal de la plupart des tsuba |
| or et argent | incrustés, en feuilles ou massifs | leur propre couleur, sur le fond sombre |
Le shakudō ne sort pas noir de la fonte : fraîchement poli, il ressemble au bronze. Sa couleur lui vient d'un dernier bain, le niiro (煮色), où la pièce bout dans une solution de vert-de-gris, rokushō (緑青), de sulfate de cuivre et d'alun. À la surface se forme une couche très fine d'oxyde de cuivre où sont dispersées des particules d'or qui absorbent la lumière. C'est pourquoi un shakudō repoli perd son noir et ne le retrouve pas seul, et pourquoi on ne frotte jamais une garniture avec un abrasif.
Les techniques : du haut-relief aux œufs de poisson
Ces métaux se travaillent au ciselet, tagane (鏨). Chaque technique a son nom, et les reconnaître, c'est la moitié de l'attribution d'une pièce :
- takanikubori (高肉彫) : le haut-relief, taillé en réservant le motif et en abaissant le fond, ou repoussé depuis le revers et repris par-devant. Le bas-relief est l'usunikubori. Dans le glossaire, le haut-relief figure sous le nom de takabori (高彫り).
- sukashi (透かし) : l'ajour, qui découpe le motif de part en part.
- kebori (毛彫) : le trait fin, « de cheveu », d'épaisseur égale.
- katakiribori (片切彫) : avec un ciselet à un seul biseau enfoncé en oblique, le trait s'épaissit et s'amincit comme un coup de pinceau ; les dictionnaires le rapprochent du pinceau de la peinture de l'école Maruyama, et la tradition l'attribue à Yokoya Sōmin, vers l'ère Genroku (1688–1704).
- shishiaibori (肉合彫) : on creuse le contour du motif et l'on modèle son intérieur en bas-relief, si bien que rien ne dépasse de la surface ; on l'attribue à Sugiura Jōi.
- nanako (魚々子) : un fond de petits grains, frappés un à un avec un ciselet à pointe annulaire et alignés comme des œufs de poisson, d'où son nom. Il est très ancien : selon la Wikipédia en japonais (article 魚々子, nanako), les documents du Shōsōin citent déjà ses artisans, et la pièce datée la plus ancienne est de 762. À partir de Kamakura les rangées deviennent régulières, et à Edo apparaissent des variantes, comme le nanako en bandes.
- zōgan (象嵌) : l'incrustation d'un autre métal. Dans le hira-zōgan (平象嵌), elle affleure ; dans le nunome-zōgan (布目象嵌), on raie le fond en quadrillage, comme une toile, et l'on y martèle une feuille ou un fil d'or ou d'argent.
- iroe (色絵) : de fines feuilles d'or ou d'argent fixées sur les parties ciselées pour les colorer.
Les techniques se combinent : un motif d'or en haut-relief sur du shakudō à fond de nanako est, presque à lui seul, la marque de toute une école, celle des Gotō.
Iebori : la maison Gotō
Pendant trois siècles et demi, les garnitures d'apparat de l'élite guerrière sont sorties d'une seule famille. La maison Gotō (後藤家, Gotō-ke) a pour fondateur Gotō Yūjō (後藤祐乗, 1440–1512), originaire de Mino, qui selon la tradition familiale servait dans la garde du shōgun Ashikaga Yoshimasa (足利義政) et passa aux garnitures sur son ordre. La maison travailla ensuite pour les Oda, les Toyotomi et les Tokugawa ; la branche principale quitta Kyoto pour Edo en 1662, et la lignée dura dix-sept générations, jusqu'à Meiji. Elle frappait aussi les grandes monnaies d'or, les ōban.
On appelle son œuvre iebori (家彫), « ciselure de la maison », par opposition à celle des ateliers indépendants. Trois traits la font reconnaître : les métaux nobles, shakudō, or et argent, et en règle générale jamais le fer ; un répertoire fixe de sujets, dragons, lions, vagues, blasons, guerriers, fleurs et oiseaux, répétés selon un canon que l'on respectait comme les peintres Kanō respectaient le leur ; et la préférence pour les petites pièces, kozuka, kōgai et menuki, avec très peu de tsuba. Ce sont aussi les Gotō qui donnent son prestige au mitokoromono (三所物) : menuki, kōgai et kozuka du même auteur et au même motif. C'étaient les garnitures obligées des montures d'apparat des daimyō et du shōgun.
Deux mises en garde. De Yūjō ne subsiste aucune pièce signée de sa main : ce qui est de lui est non signé ou porte une attribution ajoutée par des générations ultérieures de la maison, et c'est ainsi qu'il faut lire son nom sur une garniture. Et la régularité qui fit le prestige de l'école est celle-là même qui, pour les dictionnaires, lui ôte de la liberté face aux ateliers de la ville.
Machibori : Yokoya Sōmin et les trois de Nara
Face à la maison du shōgun, le machibori (町彫), la « ciselure de la ville » : celle des kinkō qui travaillaient pour leur compte, pour qui leur passait commande. On le fait commencer avec Yokoya Sōmin (横谷宗珉, 1670–1733), né à Kyoto dans une famille de ciseleurs de l'orbite des Gotō. Il apprit l'iebori à Edo et, vers 1690, las de ses conventions, s'établit à son compte avec des sujets, des matériaux et des compositions libres, souvent tirés de dessins de peintres comme Kanō Tan'yū ou Hanabusa Itchō. On lui attribue le katakiribori et le kozuka composé à la verticale, alors qu'on le composait jusque-là à l'horizontale. Après lui vinrent, entre autres, les écoles Yanagawa, Ōmori, Ishiguro et Hamano.
Les autres grands noms de la ciselure de la ville sont les trois de l'école Nara, les Nara sansaku (奈良三作), qui ne furent pas des disciples de Sōmin mais de leur propre école :
- Nara Toshinaga (奈良利寿, 1667–1737) : surtout des fuchi-kashira à personnages et à fleurs et oiseaux, en un haut-relief très marqué et aux compositions audacieuses.
- Tsuchiya Yasuchika (土屋安親, 1670–1744) : né à Tsuruoka, dans le Dewa ; il servit un daimyō puis ouvrit un atelier à Kanda, à Edo. On le célèbre pour l'accord entre la forme de la tsuba et son motif, et trois de ses tsuba sont des biens culturels importants.
- Sugiura Jōi (杉浦乗意, 1701–1761) : le créateur du shishiaibori. Il fit surtout des kozuka ; on ne lui connaît que deux tsuba.
À Kyoto travaillait à la même époque Ichinomiya Nagatsune (一宮長常, 1722–1786). Avec le machibori entrent dans les garnitures paysages, animaux, légendes et scènes de la vie courante, loin du répertoire fixe des Gotō.
Les écoles de tsuba
La tsuba a son histoire propre, en bonne partie de fer. Les premières tsuba de l'uchigatana, à la fin de Muromachi, sont de simples plaques de fer avec un petit ajour. Bientôt apparaissent des ateliers voués à elles seules, et l'histoire s'ordonne dès lors par écoles :
- Shōami (正阿弥) : nés à Kyoto à Muromachi, ils deviennent l'école la plus répandue, avec des branches dans l'Iyo, l'Awa, l'Aizu, le Shōnai, à Edo et dans d'autres provinces ; beaucoup de fer incrusté d'or.
- Nobuie (信家), en Owari, et Kaneie (金家), à Fushimi, entre Muromachi et Momoyama : le premier, un fer épais et bien forgé avec des inscriptions et des fleurs en kebori ; le second, le premier à porter sur la tsuba des scènes picturales.
- Umetada Myōju (埋忠明寿), à Kyoto : il incruste à fleur des métaux de plusieurs couleurs, en hira-zōgan, et donne de la couleur à la tsuba.
- Les tsuba de fer ajourées du début de Momoyama, comme les Kyō-sukashi et les Owari-sukashi, et plus tard, parmi les ajourées, celles d'Akasaka, de Chōshū et d'Echizen Kinai.
- Higo : au début d'Edo, au service de la maison Hosokawa, les écoles Hayashi, Nishigaki, Shimizu et Hirata, de goût guerrier, avec ajours et nunome-zōgan ; leur histoire est dans « Styles de monture (koshirae) ».
Les Gotō, en revanche, ne firent guère de tsuba : presque toute leur œuvre est faite de petites pièces.
La fin du métier : Ichijō, Natsuo et 1876
Le dernier grand Gotō, Gotō Ichijō (後藤一乗, 1791–1876), rompit avec l'usage de la maison et se mit à faire des tsuba. Mais le nom qui clôt l'histoire est celui de Kanō Natsuo (加納夏雄, 1828–1898). Né à Kyoto et adopté enfant par un marchand de sabres, il apprit le ciselet dès douze ans et le dessin d'après nature auprès d'un peintre de l'école Maruyama-Shijō ; en 1854 il ouvrit un atelier à Edo, à Kanda. Il maîtrisait le katakiribori et, sur la tsuba de fer, porta le motif jusqu'au dessin d'après nature.
En 1876, l'interdiction de porter le sabre, le haitōrei (廃刀令), laissa sans travail la plupart des kinkō. Natsuo continua : dès 1869, le nouveau gouvernement lui avait commandé les modèles des premières monnaies de Meiji, et en 1873 il fit pour l'empereur la monture d'un sabre droit du VIIIe siècle du Shōsōin, le Suiryūken (水龍剣). En 1890 il fut de la première promotion des artistes de la Maison impériale, les teishitsu gigeiin (帝室技芸員), et enseigna à l'École des beaux-arts de Tokyo. D'autres, comme Shōami Katsuyoshi (正阿弥勝義, 1832–1908), passèrent de la garniture aux vases, aux brûle-parfums et aux objets d'ornement, beaucoup pour l'exportation.
Comment regarder une garniture
Trois choses, avant de se laisser emporter par le motif :
- Le métal et la technique. La couleur du shakudō ou du shibuichi, la régularité du nanako, le trait du katakiribori : ce sont les données qui permettent d'attribuer une pièce, comme le hada et le hamon sur une lame.
- La signature, avec prudence. Les tsuba signées commencent à la fin de Muromachi, et les pièces anciennes des Gotō ne sont pas signées : ce qu'elles portent, ce sont des attributions de générations ultérieures. Une pièce coulée dans un moule, imono, imite une pièce ciselée, mais se trahit souvent par ses pores, les su (巣).
- L'ensemble. Un mitokoromono n'en est un que si les trois pièces sont du même auteur et au même motif ; trois pièces réunies après coup n'en forment pas un.
Le NBTHK examine les garnitures à part de la lame, avec les mêmes niveaux, de Hozon à Tokubetsu Jūyō, et des critères propres, publiés dans ses normes d'examen (審査基準, shinsa kijun) : signature correcte, ou époque et école identifiables ; bonne facture et bon état ; et, en défaveur, les pièces coulées à partir de Meiji, les restaurations visibles et le polissage qui efface la patine. Comment lire ce papier est expliqué dans « Papiers du NBTHK » ; comment les pièces s'insèrent dans la monture, dans « La monture en détail ».
Pour aller plus loin
- Kotobank · la maison Gotō Ce que disent les encyclopédies japonaises de la famille Gotō, de l'iebori et de son canon. En japonais.
- Kotobank · le machibori Ce qu'est la ciselure de la ville, avec qui elle commence et quelles écoles l'ont suivie. En japonais.
- Kotobank · la tsuba L'histoire de la garde, des tumulus à Meiji, école par école. En japonais.
- Yokoya Sōmin, sur Wikipédia Sa vie, sa sortie de l'orbite des Gotō, le katakiribori et ses disciples. En japonais.
- Kanō Natsuo, sur Wikipédia De Kyoto à Edo, les monnaies de Meiji, le Suiryūken et sa nomination de 1890. En japonais.
- Le shakudō, sur Wikipédia De quoi il est fait et pourquoi il noircit dans le bain niiro. En japonais.